PROFS D’UNIFS, vous devriez ouvrir les yeux sur le monde qui vous entoure !

J’ai déjà abordé dans ce blog la notion d’esprit critique, notamment à travers la reproduction d’un article que le journal flamand « De Morgen » avait consacré à la philosophe américaine Martha Nussbaum (1). En quelque sorte, le blog lui-même est une ode infinie en l’honneur de la méthode critique…

L’honneur de bénéficier d’un enseignement de qualité, je l’ai eu, quant à moi, principalement – il faut être honnête – dans le secondaire, et ce grâce surtout au professionnalisme éducatif et aux convictions (au sens large) d’un certain nombre de professeurs plus anciens, mais aussi au bagout qui était le leur pour les défendre. L’université, avec ses cohues dans les auditoires, ses cours pour la plupart formatés, parfois même immuables d’année en année (même lorsqu’il s’agissait de classes moins fournies), fut, à cet égard, génératrice d’une grande déception, encore qu’il y eut heureusement de notables et agréables exceptions.

Plusieurs conversations singulières avec des profs m’ont amené à mieux comprendre la réalité de leur métier. Ainsi, par exemple, un enseignant d’anglais, blasé et lassé malgré son très jeune âge par la pression productive qui émanait (et émane aujourd’hui encore davantage) des autorités académiques, m’a-t-il expliqué qu’entre la nécessité d’effectuer des recherches académiques et celle de publier un quota d’articles dans des journaux de référence, la part de son temps qu’il était en mesure de consacrer à la confection de nouveaux cours, à la relecture pour correction ou adaptation de ses modules plus anciens et à l’accompagnement plus personnalisé de ses étudiants devenait de plus en plus menue, à son grand dam ! Après tout, n’est-ce pas là son “corps de métier”, comme on dit dans le business ?

L’appel lancé par la prof Martha Nussbaum était une réplique à ce constat, qu’effectuent au demeurant de plus en plus de ses collègues. Récemment encore, dans l’émission « Ter Zake » (2) de la VRT, le recteur de l’université de Louvain reconnaissait, tout en le relativisant, cet état de fait. « Mais l’université se doit », y ajouta-t-il, « de vivre avec son temps ». Quelle curieuse expression et de quel temps s’agit-il précisément ?

L’expression me semble bizarre, en effet, dans la mesure où, à mon estime, le rôle de l’université, à travers ses recherches pionnières par exemple, est de donner le la scientifique, et par conséquent non d’accompagner les évolutions, parfois malheureuses, de la société contemporaine, mais de s’inscrire dans le futur. Elle est ambiguë, en outre, tant elle permet une multiplicité d’angles d’approche : notre temps serait-il donc si univoque ?…

En fait, à y réfléchir, il l’est, assurément, tournoyant autour des concepts clés que sont la productivité et la rentabilité : il faut produire beaucoup et il faut que ça rapporte, toujours ! Or, si tel est le schéma auquel souscrit le recteur dont mention supra ainsi que nombre de ses confrères et de profs ordinaires, l’université se fourvoie de manière grandiose et dur sera son réveil !

En effet, la productivité et la rentabilité exigent la spécialisation, une autre caractéristique de notre époque. Celles-ci façonnent la « tête bien pleine » plutôt que « bien faite » tout en sacralisant la « ruine de l’âme » ! Elles produisent – car il va de soi qu’une telle pédagogie exerce en premier lieu son impact sur les étudiants, ce qui est peut-être son objectif – de dociles et fonctionnels petits rouages que le marché pourra à sa guise employer

Il va sans dire que ces petits rouages, si sympathiques puissent-ils être par ailleurs, sont largement inconscients du monde qui les entoure et qu’il ne leur viendrait donc pas à l’idée d’en contester les aspects les plus abjects dans une perspective évolutive, mais n’est-ce pas là la nature des petits rouages ?

A l’exact opposé d’une telle fonctionnalisation, Madame Nussbaum appelait à une réintégration dans les cursus universitaires de toutes les disciplines qui ne rapportent rien sinon une meilleure compréhension de soi et du monde et, partant, une plus grande harmonie personnelle et sociale : l’art, la philosophie, le sport aussi. Nul doute que le marché aura raison des velléités émancipatrices de cette prof d’un autre âge ! Pourquoi, en effet, alors que partout sévit de nouveau une intolérance des plus nauséabonde, tandis qu’un nombre croissant de jeunes soutiennent désormais la droite dure, lorsque ce n’est pas l’extrême-droite, nous embarrasserions-nous d’un tel superflu ?…

Pschhhhttt !….

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(1)    « Leer je studenten kritisch denken » in De Morgen, 31/08/11

(2)    Emission du 27/02/12

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