Hitler en a rêvé, Google l’a fait !

Imagine all the people living life in peace…” Imaginez un monde dont aurait disparu toute forme de violence, un monde pacifique, régulé de telle sorte que chaque entité humaine y exerce une fonction clairement définie, telle un rouage dans une machine huilée. Imaginez toute la science du monde accessible en un orgasme neuronal. Imaginez l’immortalité… N’imaginez plus : d’autres l’ont fait pour vous !

« Don’t be evil » (1), proclamait fièrement, à sa genèse, l’une des firmes high tech les plus prometteuses de la « génération Spoutnik » américaine (2). Non dénuée d’ambiguïté, tant une définition linéaire du Mal peut paraître ardue à formuler, cette supplique peut laisser songeur, aujourd’hui. « Méfiez-vous de tous ceux qui viendront à ma suite », aurait averti Jésus, « tous seront de faux prophètes ! » Lorsqu’un pouvoir incommensurable est concentré dans les mains de quelques-uns et conditionne l’existence même du plus grand nombre, n’est-il pas préférable, tout compte fait, que ce pouvoir ne soit dévolu qu’à une Abstraction dont la plénitude échappe à l’esprit humain ?

Au départ simple moteur de recherche, qui s’est vite imposé comme la référence dans son secteur, Google a développé, en l’espace d’une dizaine d’années, des ramifications tentaculaires dans une multitude de domaines liés peu ou prou à son activité d’origine, repoussant simultanément toujours plus loin les limites de ce qui faisait le consensus social.

Cartographie de la planète avec Google Maps, rachat de YouTube en 2006, numérisation de pans entiers du patrimoine littéraire… The sky had disappeared, there was no limit anymore ! C’est avec cette dernière initiative, parallèle au publipostage gratuit de journaux entiers, que le désormais géant des médias a commencé à s’attirer le courroux d’autres acteurs culturels. Car la firme californienne basée à Moutain View – tout un symbole ! – a beau se parer des attributs de la vertu, elle n’en a pas moins, telle un Megaupload avant la lettre (choyée, quant à elle, telle une poule aux œufs d’or, par le pouvoir politique…), violé vénalement (3), avec cette dernière initiative, les lois relatives au copyright, tout en marginalisant un peu plus encore la fréquentation des bibliothèques.

Telle est la logique de l’apparemment irrésistible marche en avant de la société désormais dirigée par Eric E. Schmidt : se dérober à tout débat et mettre tout le monde devant le fait accompli. Des personnes soucieuses de leur vie privée lui reprochent-elles le caractère intrusif de Google Earth, qui pouvait initialement les révéler au monde chatte ou bite à l’air sur leur terrasse ? Schmidt a réponse à tout : « get over it, there’s no private life anymore », leur rétorque-t-il, plein d’aplomb. A cet égard, l’extrême rapidité des sauts générationnels et l’engouement indistinct de masses de jeunes pour la divulgation, sur internet, d’éléments de leur vie privée sont pour lui d’objectifs adjuvants. La logique derrière une telle architecture est simple : une fois que les utilisateurs seront nés avec cette technologie ou y seront bercés comme si elle était naturelle, toute objection relative à la vie privée disparaîtra instantanément, et cette dernière avec elle…

La même logique est à l’œuvre en ce qui concerne Google Street View : votre domicile et ses particularités (alarme apparente en façade ou non, par exemple) sont désormais visibles par quiconque en un clic. Vous estimez que Google aurait dû vous envoyer au préalable une demande en bonne et due forme ? Arriéré, va, et risquer ainsi de faire capoter tout le projet ? C’est à vous qu’il revient de faire part à Big Brother de votre désaccord, auquel cas, à votre demande, Google daignera flouter (une partie seulement de) la façade de votre domicile.

Mais tout ce qui précède n’était que mise en bouche pour ce qui vient : en effet, la puce électronique Google à injecter dans le cerveau est d’ores et déjà annoncée (4) ! Son objectif déclaré ? Amener le cerveau humain à devenir une interface directe avec l’ordinateur. A terme, les potentialités d’une telle innovation sont gigantesques : le téléchargement de données directement dans le cerveau de l’utilisateur pourrait être l’objectif inavoué. Concrètement,  si vous avez envie de lire le dernier Nabe, point besoin de passer chez votre fleuriste ou votre bijoutier, il vous suffirait d’y penser très fort, et hop, en un tournemain, voilà l’ouvrage téléchargé directement en vous ! This is no longer fiction, ladies and gentlemen !

Mais est-ce vraiment l’utilisateur qui aura eu l’idée de lire Nabe, ou cette idée elle-même sera-t-elle techno-induite ? Et qu’est-ce qui amène soudainement mes neurones à faire le lien avec une nouvelle forme de déterminisme programmé ?

Il est difficile de concevoir que la révolution technologique amorcée par Google n’ait été d’une manière ou d’une autre précédée par des expérimentations à grande échelle par la Défense américaine… En outre, à l’ère du nano, l’administration d’une puce RFID à un individu ne requiert plus nécessairement l’aval de l’intéressé… Watch your food, people

« Améliorer l’Humanité », tel est le mot d’ordre scandé dans la nuit noire par tous les porteurs de la Lumière de la science. De la même manière qu’un Hibernatus tout droit sorti du XIXe crierait à la dictature technologique à la vue de notre société contemporaine, il pourrait être tentant pour certains d’entre nous de déceler derrière une telle évolution le spectre immonde d’une société totalitaire figée pour au moins mille ans… C’est pourquoi il importe de trier le bon grain de l’ivraie, en l’occurrence à la fois les bénéfices escomptés d’un tel projet et les menaces réelles qu’il charrie, d’une part, des peurs irrationnelles qu’il suscite, d’autre part.

A priori, rien ne doit entraver la recherche scientifique : en démocratie, les chercheurs doivent pouvoir explorer à leur guise tout élément susceptible d’accroître la connaissance, non sans respecter un certain nombre de règles éthiques fondamentales telles que la juste information et le consentement des intéressés. C’est au peuple qu’il revient, dans un second temps, le plus souvent par l’entremise de sa représentation, de faire un tri politique entre les applications scientifiques qu’il estime socialement pertinentes et / ou souhaitables, et celles qui ne le sont pas.

Il est possible, d’ores et déjà, d’esquisser les contours de l’échiquier sur lequel se déploieront les acteurs de la fusion anthropomachinale qui s’annonce (5), en tout cas de poser dès à présent les questions qui comptent :

–          Quelles sont les finalités d’une amélioration de l’Humanité : une plus grande liberté individuelle comme moteur d’une société plus efficace et plus harmonieuse, ou un plus grand contrôle de quelques-uns sur la majorité ?

–          Une telle entreprise passe-t-elle par un conditionnement de masse ?

–          Une démocratie transhumaniste est-elle concevable ?

–          Pour aboutir à une société sans violence, l’Humanité devra-t-elle renoncer à certaines de ses facultés ?

–          Qui, de l’Etat ou de l’entreprise privée, doit avoir le dernier mot dans l’élaboration et l’implémentation d’un tel projet ? Dans les deux cas, quels garde-fous prévoir ?

Dans la société de la transparence totale (des autres) chère à Google, la vie privée n’a plus de sens pour la simple raison que tout le monde se ressemble. Dans une société où tout le monde est identique, où les désirs formatés ne varient plus qu’en volume (longueur, largeur, hauteur), que pourrait-on avoir à cacher, en effet ?

Or, dans une société où tout le monde est identique, quel pourrait donc être l’intérêt du débat, qui plus est si l’obscurantisme populaire (6) peut avoir raison de tout progrès ? Autant foncer, imposer, et expliquer éventuellement par la suite, lorsque le fait accompli ne pourra plus être inversé…

Mais à cet obscurantisme en répond un autre, autrement plus difficile à digérer pour ceux qui détiennent le pouvoir : qu’aura-t-on accompli en fondant une société immuable, où toute possibilité de changement (7) sera réduite à néant ? Une espèce de big crunch sociétal, dont toute étincelle de vie, tout imprévu, aura disparu ?…

Il est impératif et vital de remettre en adéquation le spectacle télévisuel et politique avec le réel véritable, que certains considèrent chimère virtuelle, afin que les citoyens se réapproprient leur quotidien et leur avenir, car une nouvelle guerre de grande ampleur et ses conséquences pourraient sonner définitivement le glas du libre arbitre humain…

Dans cette attente, est-il sacrilège de penser que tant que l’Humanité ne se sera pas affranchie de son égoïsme et de son clanisme, le transhumanisme sera mieux servi si l’apparent arbitraire d’un Dieu égalitaire et progressiste est à la manœuvre ?…

______

(1)    « Ne faites pas le mal » pourrait en être une pompeuse traduction française.

(2)    En référence au discours prononcé par Big O lors du « State Of The Union » 2011 (cf. post du 28/01/11).

(3)    Par ailleurs, Google ne vend-elle pas depuis peu des espaces publicitaires encartés dans des vidéos de musique téléchargée illégalement sur YouTube ?…

(4)    VRT, Panorama, 09/02/12

(5)    Cf. post du 19/03/11

(6)    … qu’il s’agirait d’éradiquer, s’il n’était politiquement et économiquement rentable, dans une idiote mais sempiternelle perspective de soumission vassalisante

(7)    Le changement est-il possible sans turbulence ?

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