Milieu homosexuel : communauté ou cloaque ?

Les homosexuels, ce sont les autres, ceux que l’on refuse, par peur intime, de comprendre, ce sont les ennemis, c’est la cinquième colonne. Infiltrés du grand capital dans la Russie soviétique, ils étaient en même temps taupes rouges subversives aux Etats-Unis, comme le relate une excellente « Histoire de l’Homosexualité », sous la direction de Robert Aldrich. Il n’est pas étonnant, dès lors, que les reclus ainsi pointés du doigt aient cherché, en nos contrées, à se fédérer afin de faire valoir leurs droits, tant il est vrai que pour tout esprit libre, une civilisation développée n’exclut pas plus qu’elle n’aliène…

Consacrant l’essentiel de leurs travaux à une histoire de l’homosexualité occidentale, les chercheurs n’en proposent pas moins, par ailleurs, un vaste kaléidoscope historique – le premier dans son genre – des pratiques homosexuelles à travers le monde. Rites de passage à forte connotation homo dans telle tribu océanique, tradition du grand-frère spirituel au Japon… Il est bon, parfois, de relativiser notre occidental narcissisme et d’étudier ce qui se fait ailleurs : cela permet aux méninges de ne pas s’encrotter dans la pensée consanguine !

Un autre attrait du livre, qui fourmille d’illustrations d’œuvres d’art et d’artefacts estampillés anormaux, est qu’il ne se limite pas à l’homosexualité masculine : même si la tolérance vis-à-vis de cette dernière peut ou a pu être plus large dans d’autres cultures, particulièrement en Asie, où l’on ne s’est jamais trop encombré de considérations bibliques ou coraniques, elle n’a toutefois jamais débouché, sauf récemment, dans certains pays européens aux mœurs (devenues) plus libérales, sur une reconnaissance explicite du couple pur bœuf, tandis que la latitude laissée aux amours saphiques, certes plus discrètes, semble, en revanche, avoir été plus grande, même en Europe.

L’homophobie serait-elle donc principalement le fait d’hommes qui se satisferaient volontiers d’un spectacle charnel exclusivement féminin, mais ne sauraient, par contre, tolérer quelque peu halal reflet que leur renverrait la mare dans laquelle ils se mirent ?

Pour faire bref, aux descentes de police dans ce que les bien-pensants considéraient comme des tripots de débauche morale, courantes jusque dans les années soixante, y compris à Bruxelles, ont succédé le flower power revendicatif, relayé avec plus ou moins de conviction à travers le monde, et les frasques sexuelles visibles au grand jour (quoique localisées) qui ont caractérisé les années septante, suivies du tout-à-la-consommation lancé par les eighties. C’est la fin de la décennie suivante qui a signé, parallèlement à un timide début de reconnaissance et aux premiers succès législatifs engrangés ici, la normalisation du mouvement homosexuel, comme s’il s’était agi de s’attirer les bonnes grâces de la société respectable : la différence, certes, mais la différence feutrée ! C’était un revirement stratégique fondamental. Plus de provocation, plus de débauche apparente : la société tanguait vers le consensualisme, en opposition aux luttes frontales de naguère, dont Act Up et d’autres avaient été les fiers chevaux de proue. Or, il convenait de se mettre au diapason de ce consensualisme dans l’espoir d’en tirer quelque bénéfice.

Le résultat d’une telle stratégie est mitigé : certes, les hétéros et les homos belges, qui se sont vu reconnaître, respectivement en 2003 et en 2006, le droit au mariage et à l’adoption, sont à présents égaux en droits. Mais, s’il n’est que légitime que certains couples homosexuels s’inspirent du modèle hétéro, il serait erroné de penser que la guerre larvée de la reconnaissance s’arrête là.

Ce ne sont plus les responsables politiques belges, tous plus ou moins acquis à ces évolutions et intéressés par la manne électorale gay, qu’il s’agit de convaincre, mais les citoyens ordinaires. En effet, les premiers ont osé, dans cette problématique, précéder et accompagner le développement des mentalités. Une fois n’est pas coutume…

Il a ainsi été possible de convaincre les esprits hétéros rationnels de la capacité, pour un couple homosexuel, de s’aimer autant qu’un couple normal et d’apporter autant d’affection et de soin à son (ses) enfant(s). Mais une telle évolution ne peut se réaliser au détriment d’un mode de vie gay plus débridé, partagé par le plus grand nombre. En d’autres termes, c’est à chaque individu, le cas échéant à chaque couple, qu’il appartient de décider de son mode de vie, même si le citoyen ordinaire précédemment mentionné pourrait s’offusquer de nouvelles Sodome et Gomorrhe dont il ignore l’existence.

Or, ce combat-là ne se règle pas par textes de lois, car il n’a pas pour objectif l’obtention de nouveaux droits ou de nouvelles protections. Ce combat-là est beaucoup plus difficile à mener car il touche non aux principes, mais au quotidien, et est susceptible d’exacerber plus encore les préjugés charriés par certains ainsi que de mettre en lumière de fondamentales divergences de modes de vie. C’est le combat que personne n’a envie de mener, ni les institutions représentatives des homosexuels (1), ni une majorité des homosexuels eux-mêmes.

Après quelques tergiversations, lesdites associations ont choisi de conférer à leur combat une dimension internationale : il est vrai que les causes mobilisatrices ne manquent pas… Il y a les pays où l’homosexualité se paye par la mise à mort législative : l’Iran, la Mauritanie, le Nigéria, l’Arabie saoudite, le Soudan, les Emirats arabes unis et le Yémen. Il y a aussi ceux où elle est synonyme d’emprisonnement et de brimades de toutes sortes, parmi lesquelles des appels publics à la haine, voire au meurtre, par les plus hauts représentants de l’autorité, témoin le mot de Robert Mugabe, dictateur du Zimbabwe : « [Les homosexuels] répugnent ma conscience humaine […]. Ils sont inférieurs aux porcs et aux chiens […]. Je ne crois pas qu’ils aient le moindre droit. » (2)

N’en demeurons pas moins lucides : il s’agit là principalement d’un effort de sensibilisation centré sur la Marche des Fiertés annuelle (3), accusée il y a quelques années par certains d’être trop décadente (4). A ma connaissance, il n’y a pas de prise de contact directe avec les gays de ces pays, qu’ils soient ou non structurés en mouvement. S’il y en a, celle-ci n’est pas rendue publique et elle ne fait l’objet d’aucune mobilisation.

A vrai dire, le mouvement, la communauté en tant que telle, est aujourd’hui confronté(e) à la quadrature du cercle : mener de nouveaux combats (mais lesquels et comment ?) ou se reposer sur ses lauriers ? Où sont les Bowie, les Warhol et autres énergumènes du temps présent, qui, tout en n’en faisant qu’à leur tête et en bousculant les conventions, proposeraient une assise à la contestation ? Où est la création artistique pionnière d’hier ? Gone with the normalisation, sans doute…

En d’autres termes, qu’est-ce qui identifie encore, aujourd’hui, la prétendue communauté (5) gay ? Michael, le gentil homosexuel prototypique de la sulfureuse série américaine « Queer As Folk » aurait sa réponse : le « thumpa thumpa », c’est-à-dire le mouvement des corps dans les boîtes de nuit, la frénésie du frétillement. L’irrésistible goût du vain, pourrait-on ajouter, dans ce petit monde clos composé de coteries et de sales petits barons parvenus, où chacun sait tout sur tout le monde, où la superficialité, la mesquinerie et le chantage sont aujourd’hui cardinaux, où l’on refoule par la fête permanente ce que l’on refuse de voir, rendant la joie factice elle aussi, où le toujours mieux a depuis longtemps baissé pavillon face au toujours plus, toujours plus vite et toujours plus assuétivement assisté… Signe des temps, probablement, mais à la puissance dix ! Soyons cohérents : ce sont là des choix de vie parmi d’autres, en rien critiquables en tant que tels, mais que l’on peut malgré tout déplorer s’ils ne s’accompagnent sociologiquement d’aucune réflexion critique, d’aucune mise en perspective, et humainement d’aucune considération. Michael, Debbie, Justin, et même Brian, cette bête de sexe et de clubs, ne s’en plaignent-ils pas eux-mêmes à suffisance dans la quatrième saison de la série ?… 

Au morcellement (6) d’une représentation (autoproclamée) en groupes et sous-groupes qui se tolèrent à peine et ne mobilisent plus personne autour de problématiques communes fait donc face l’égoïsme de l’hyperconsommation de la scène gay. Le premier rend les institutions dites représentatives défaillantes dans leur rôle d’accueil, d’accompagnement et d’orientation – je vous épargne les anecdotes – cependant que le second glorifie les clichés, la frivolité et le prêt-à-penser.

Le dogme refoulait et exécrait jusqu’alors le corps, un autre dogme refoule et exècre à présent l’esprit… Le triangle amoureux composé du sexe, de la procréation et des sentiments s’est décomposé : ses deux premiers éléments fondateurs sont devenus des points qu’une ligne droite ou sinueuse peut, le cas échéant, unir. C’est une évolution positive pour la liberté individuelle. Le troisième a été liquidé en pertes et profits sans autre forme de procès. C’est systémique et c’est fâcheux, car le sexe pour le sexe (homo ou hétéro, au demeurant) est, en effet, un moteur de l’égoïsme le plus vil…

Ces sentiments, dénués de la mièvrerie, des postures et des lieux communs auxquels ils sont habituellement associés, ne sont-ils pourtant de nature à démultiplier l’intensité du plaisir ? Par extension, ne constituent-ils pas à la fois le socle d’une harmonie retrouvée et le fondement d’un activisme à réinventer ?… 

__________

(1)    Représentatives de leurs affiliés ?

(2)    Propos prononcés lors de la Foire internationale du Livre du Zimbabwe, en 1993.

(3)    Cf. reportage photographique de l’édition 2011 de la Gay Pride belge, à Bruxelles (post du 15/05/11)

(4)    Ici aussi, on retrouve ce souci d’acceptation…

(5)    Au sens de ce qui est (mis en) commun.

(6)    Le terme « gay » me semblait suffisamment ouvert et large que pour être partagé et revendiqué par les homos masculins et féminines, les bisexuel(le)s et les trans, bref toutes les minorités brimées en terme de préférence sexuelle ou de (trans)genre, sans nier pour autant les spécificités propres à chacune. Mais rien ne semble arrêter le train du politiquement correct et de la fragmentation. Au lieu de LGBT (pompeux) et holebi (qui oublie les trans), pourquoi pas Hobits, tiens, à condition que la nouvelle appellation coïncide avec une nouvelle vision et de nouveaux projets communs !!!

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